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••• É𝐜𝐨𝐭 𝐝𝐮 𝐒𝐢𝐥𝐞𝐧𝐜𝐞 •••

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😷 Littéra'tueur en série non homologué 😜


(Tempête dans un verre d'orage)

Publié par Hydre au Phil' sur 8 Mars 2010, 18:09pm

Catégories : #*Fou d'aises & foutaises*

gericault le radeau de la meduse 1919


          Ma femme et moi désirions coûte que coûte une villa sur la côte, les pieds dans l'eau et la tête dans les étoiles. Nous ne sommes pas déçus, nous avons trouvé ce que nous cherchions, et bien au-delà de toutes nos espérances. 'Coûte que coûte'... A présent, nous savons définitivement ce qu'il en coûte : du goutte à goutte. Nous le savons d'autant mieux que, rescapés de Vaisons-la-Romaine link , Dame Nature nous avait déjà enseigné que l'eau coule sous les ponts... et parfois dessus. Et parfois les emporte, quel que soit le mois de l'année, et même en mai où  le calendrier franchouillard offre plus de ponts que d'eau.
Les pieds dans l'eau, c'est vraiment le pied. Surtout quand on n'a pas pied, mais qu'on a l'eau, beaucoup d'eau, tellement d'eau qu'on a, aujourd'hui, de quoi pleurer pour les prochaines éternités. Notre villa est magnifique en carte postale, c'est ma femme qui a pris ce cliché l'été dernier, un été où nous avions manqué d'eau, mais où nous avions encore pied. Et quel pied : l'horizon nous appartenait, notre ranch des mers dominait toute la plage, et les touristes aussi envieux qu'incrédules nous regardaient, médusés, allongés sur nos transats, l'air tellement impétueux, trempant nos doigts d'honneur supérieur dans la porcelaine si précieuse de nos verres.
          C'est fragile, la porcelaine, pourtant... Et aujourd'hui, les médusés, ce sont nos yeux qui les jouent à notre place, tant nous ne pouvons croire à ce tableau sorti d'un autre temps : notre belle et chère, si chère villa semblant concurrencer un paquebot luttant contre les flots aussi impétueux que nos airs estivaux. Le Titanic coule encore, et toute cette eau coulant sur nos joues, nous ne savons que trop bien sa provenance; tout coule, tout coule : ce que nous sommes beaux en ponts insubmersibles.

          Demain, à la première heure -la dernière sans doute pour quelques-uns de mes voisins qui ont eu moins de chance que notre famille-, j'ai rendez-vous avec des Messieurs. Mairie, préfecture, assurances, équipement, et même douanes (si par hasard je fuis le pays sur mon bateau-mouche à cheminée parabolique ?!?) J'ai rendez-vous, et je sais d'avance ce qu'ils vont me dire : j'ai déjà vécu cela, à Vaisons. C'était en septembre 1992, c'est loin dans les mémoires, pas dans la mienne cependant : je savais pertinemment, en apposant ma signature au bas du document faisant de moi l'heureux propriétaire de cette villa, qu'elle était construite en *zone inondable*. Personne mieux que ma femme et moi n'ignorions les dangers de vouloir aller contre la nature. Cette nature dont on critique les 'caprices' en omettant de reconnaître que le plus capricieux des deux, c'est encore nous. Encore et toujours nous. Nous qui n'avons rien retenu des leçons du passé, qui prétendons dompter l'indomptable. Que nous reste-il à faire, si ce n'est à écouter les leçons du futur : la météorologie nous annonce quelques apocalypses, dieu merci ma famille et moi sommes immunisés. Nous sommes devenus insubmersibles, il faut croire...  L'eau est notre amie, depuis toujours. Et notre géôlière, depuis toujours. Pour toujours. Même si, au fond, ce rôle d'otages que nous campons hypocritement nous va à ravir : tant que nous sommes les pieds dans l'eau... Demain, j'aurai les pieds sur terre, je n'en doute pas; ma famille est sauve, ce doit être là l'essentiel, je présume. C'est la seule digue qu'il me reste, qui n'a pas sauté et qui me relie encore au monde, à la terre ferme, à l'horizon, au continent. A mon souvenir de cette ambition que j'avais que le bonheur coule à flots : il coule, je ne puis dire le contraire, et moi avec. Et mes rêves emportés par toute cette eau me ramènent au cauchemar lacrymal que j'ai créé pour moi, pour ma famille, pour Dame Nature... et pour tous ces messieurs qui à présent viennent me demander des comptes.

          Des comptes !?! Ah ça, je vais vous en rendre ! Je vous paierai, faites-moi confiance, et précisément, en 'nature', Messieurs. Je connais mieux que personne le prix de l'eau au mètre-carré. Vous avez profité de mes largesses, le vin est tellement plus buvable quand il est en pots, la terre est tellement plus belle quand elle est chère sans jachère et plus soudoyée que ceux qui la bourrent. Demain vous entendrez le bruit que fait l'eau lorsqu'il descend de mes veines énervées, si mal inervées : ce sera le pied, vous dis-je, mon pied dans votre derrière d'avoir rendu inondable l'ozone de mon avenir. Pus de dessous-de-table, plus de négociations, plus de parlottes, plus de promesses et certainement plus de pluies de billets : demain, nous coulerons ensemble, à la face du monde. L'orage qui vient de nous terrasser n'était rien à côté de la rage qui va s'abattre sur vous. Buvez votre verre, ce sera bien votre dernier. A mon tour de noyer le poisson. Le poison. Tenez, voici votre verre, en porcelaine de limogeage de la vie, Quand vous sentirez le flot de ce nectar vous parcourir les gargouilles, à ce moment-là vous réaliserez les vrais dégâts de ma tempête dans un verre d'eau-rage, eau-désespoir, au diable les ponts : si tout doit partir à vau-l'eau, autant commencer par vous. Je sais, oui je sais, depuis longtemps, comment mettre de l'eau dans mon vin, comment mettre l'amer en bouteille, et comment faire couler le bonheur à flots. Pas de veine pour vous, c'est votre sang que je coule, et c'est votre vie que je submersibilise.
          Prenez et buvez, ceci est ma rage, et ceci est votre sang, celui qui doit couler pour avoir permis que ce qui ne devait jamais se reproduire soit en train de voguer sur l'océan de mes rêves floués. Et sur le lit ondoyeux de nos chers disparus. Buvez, la tempête est au fond de votre verre.

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